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Introduction

Le riz est un produit stratégique pour l’Afrique de l’Ouest au regard de sa contribution dans la stratégie de sécurité alimentaire. Celui-ci s’est établi au fil du temps dans les habitudes alimentaires des ménages ouest-africains en devenant l’un des principaux aliments de base pour la plupart des 430 millions de personnes vivant en Afrique de l’Ouest et du Centre. En 2018, la consommation par habitant est estimée à 70 kilos par an (USDA, 2019).

La crise alimentaire de 2008 a donné de nouvelles perspectives aux filières rizicoles Ouest-Africaines. Des mesures ont été prises par les États afin de porter les productions nationales au niveau de l’autosuffisance en riz. La production de riz a connu une augmentation de 3,23% par an entre 2013 et 2017.

Cependant, même si cette évolution semble être une avancée notable, elle n’aura pas pour le moment réussi à faire sortir la Côte d’Ivoire de la dépendance au riz importé, ni de la vulnérabilité du marché régional aux fluctuations internationales des cours. Quatorze ans après cette crise alimentaire, la production de riz en Côte d’Ivoire peine à suivre le rythme de la consommation intérieure portée par la croissance démographique, l’urbanisation et le changement du régime alimentaire. La Côte d’Ivoire demeure l’un des cinq premiers importateurs mondiaux de riz (USDA,2021). En 2018, l’importation du riz a atteint son record avec 1,5 millions de tonnes (ADERIZ, 2021). La crise du Covid-19 et le réchauffement climatique ont également contribué à compliquer la situation. 

Pourquoi la Côte d’Ivoire a-t-elle tant de mal à atteindre l’objectif de l’autosuffisance en riz ? Telle est la question que traite ce papier.  L’objectif de ce papier est de faire ressortir des contraintes majeures que rencontre la Côte d’Ivoire dans sa quête d’autosuffisance en riz.  Nous utiliserons une approche par la revue de littérature en faisant un examen critique des contraintes énoncées dans divers articles et rapports d’études. Après une présentation sommaire de l’évolution des politiques rizicoles en Côte d’Ivoire, nous relèverons certaines contraintes de développement que rencontre ce secteur.

  1. Évolution des stratégies politiques de la filière riz en Côte d’Ivoire
  • De l’indépendance à la crise de 2008

La gestion de la filière riz en Côte d’Ivoire a été marquée par 5 grandes phases de l’indépendance à la crise alimentaire de 2008 (Ahoudjo; 2019). La première période, qui commence de 1965 à l’indépendance jusqu’à 1974, fait référence à l’élaboration de programmes d’intensification et de modernisation de la riziculture irriguée par l’État (Ngaresseum, 2009). Cette politique interventionniste de l’État a vu l’accroissement de la production pour atteindre un niveau d’autosuffisance entre 1977 et 1978 et une baisse significative des importations dès 1976 (Bamba; 2020). Sur la période 1975-1984, les cours mondiaux du cacao triplent et ceux du café quadruplent. L’État tourne donc ses investissements agricoles vers l’augmentation de la production liée aux cultures de rente. À la suite de la chute des cours mondiaux des produits d’exportation, le pays connaît une crise économique sans précédent. Entre 1988 et 1994 l’état se désengage alors progressivement des filières agricoles et l’encadrement est confié à la Compagnie Ivoirienne pour le Développement des Cultures Vivrières (CIDV) (Barou, 2013). Par ailleurs, les usines de transformation de riz qui commencent à manquer de stratégie d’approvisionnement et de coordination de leurs activités, tombent en faillite et cessent leurs activités. La période de 1995 à 2000 est marquée par le début d’un nouveau cycle de croissance pour la Côte d’Ivoire avec la dévaluation du F-CFA. Elle se caractérise par le renchérissement des prix des produits importés, ce qui a permis au riz produit localement de devenir compétitif (Ngaresseum 2009). Par ailleurs, la troisième phase du programme d’ajustement structurel marque l’arrivée d’un grand nombre d’investisseurs étrangers (Angeline et al, 2007) qui gèrent les activités de production, de transformation, d’importation et de commercialisation. La période de 2001 à 2008 est celle de la crise militaro-politique, caractérisée par la désorganisation des systèmes de production, la dégradation et/ou l’abandon des périmètres irrigués et la fermeture de certaines unités de transformation (Ngaresseum 2009). Cela a sans nul doute entraîné des répercussions négatives sur la production nationale rizicole et les activités économiques au sein de la chaîne de valeur rizicole.

  1.2. Les stratégies de développement du riz en Côte D’Ivoire

Vers fin 2007 et au cours du premier trimestre de 2008, l’on a assisté à une hausse des prix du riz sur le marché international. Le prix du riz thaïlandais sur le marché mondial atteint 1000 USD la tonne, soit trois fois le prix auquel il était vendu six mois plus tôt (Lançon et al, 2008). L’Afrique subsaharienne a vu sa facture rizicole passer de moins de 3 milliards de dollars us en 2007, à plus de 4 milliards de dollars us en 2008 (OCDE, 2011).

Cette crise a été une sonnette d’alarme pour les Etats Ouest Africains et en particulier la Côte d’Ivoire qui a établi sa première Stratégie Nationale de Développement de la filière Riz (SNDR) en 2008. Cette stratégie avait pour objectif d’accroître la production nationale afin de substituer les importations et rendre la Côte d’Ivoire autosuffisante dans le domaine rizicole en 2012. Du fait de la non prise en compte de certains facteurs déterminants à savoir une insuffisance dans la prise en compte de la riziculture pluviale qui constitue 95% des superficies emblavées; la non prise en compte de certains maillons de la chaîne de valeur riz notamment la transformation et la commercialisation (SNDR, 2012), cette première stratégie n’a pas atteint ses objectifs.

 Au regard des enjeux et des difficultés de mise en place de la stratégie de 2008, il paraissait primordial de la réajuster en prenant en compte les insuffisances relevées dans la première stratégie (SNDR 2008). C’est donc dans cette optique qu’a vu le jour la deuxième stratégie nationale d’appui au développement de la filière rizicole en 2012 (SNDR, 2012). Cette stratégie ajustée a été conduite en deux modalités : (i) Une première phase de 2012 à 2016 qui permettrait de couvrir la totalité des besoins de consommation par la production locale ; (ii) une deuxième phase de 2017 à 2020, de croisière, qui devrait permettre de constituer un stock de sécurité voire de régulation.

La troisième SNDR 2020-2030, approuvée par le Conseil des ministres le 11 mars 2020, a pour but de s’appuyer sur les progrès des SNDR précédents tout en corrigeant les faiblesses perçues. Les principaux objectifs de cette SNDR sont : a) assurer l’autosuffisance de la Côte d’Ivoire en riz de bonne qualité d’ici 2025; et b) faire de la Côte d’Ivoire l’un des plus grands exportateurs africains de riz d’ici 2030.

  1. Contraintes actuelles de la filière riz

La littérature cite un grand nombre de contraintes que rencontre le système rizicole en Côte d’Ivoire. Nous les avons catégorisées en deux grands groupes: les contraintes climatiques et les contraintes institutionnelles. Le premier fait référence aux risques et incertitudes climatiques liés à la production du riz. Le deuxième fait référence aux contraintes d’ordre structurel rencontrées dans la filière riz (gestion des cultures, système de production archaïque, inorganisation des acteurs, mauvaise qualité des semences, faiblesse de la mécanisation, faiblesse des services de vulgarisation, défaillances du marché du riz paddy etc..). Bien que ces contraintes soient d’une importance capitale, nous consacrerons notre analyse à l’échelle de la SNDR. Nous nous concentrerons sur les maillons de la transformation, commercialisation et consommation.

2.1. Transformation

La qualité du riz produit en Côte d’Ivoire dépend fortement de la technologie de fraisage utilisée dans la transformation. Le tableau 1 présente les quatre types de technologies de fraisage utilisées en Côte d’Ivoire.

 

Tableau 1 : Technologies de transformation en Côte d’Ivoire

Type de Technologie

Capacité théorique

Description

artisanal

Moins de 1 T / h

Simple décortiqueuse ou unité compacte et effectuer décorticage blanchiment

artisanal amélioré

Entre 1 et 2 T / h Mini rizeries

Effectuer la cueillette de pierre, de blanchiment et le classement

Semi-industriel

Entre 2 et 3 T / h

Effectuer le nettoyage, la cueillette de pierre et le blanchiment.

Industriel

Entre 3 et 5 T / h

Effectuer le pré-nettoyage, le séchage, le nettoyage, le blanchiment et le classement.

Source : Soullier et Moustier, (2018)

Pour accroître la qualité du riz produit en Côte d’Ivoire, l’État a prévu, par le biais de la SNDR 2016, la mise en place d’unités industrielles pouvant effectuer les opérations de: pré-nettoyage, séchage, nettoyage, cueillette des pierres, pondération, décorticage, séparation, blanchiment (trois unités), classement et ensachage. Il faut cependant noter la difficulté de ces unités à avoir accès à suffisamment de paddy à transformer du fait de leur grande capacité. De façon générale, la quantité de paddy disponible dans les différentes zones de production (au regard des transformateurs déjà en place), ne permet pas à ces unités de fonctionner de façon rentable. Certaines de ces usines n’ont jamais fonctionné par souci d’approvisionnement. C’est par exemple l’unité industrielle de Gagnoa et celle de Yamoussoukro.

 Il existe cependant, des acteurs artisanaux (petites et moyennes unités de transformation) déjà en place et ayant des formes de coordinations basées sur la confiance avec les riziculteurs. Près de 80 % du riz paddy en Côte d’Ivoire est transformé dans les villages, par ces petits moulins qui opèrent en grande partie en tant que prestataires de service pour le compte des riziculteurs et de commerçants (World bank, 2019). Par exemple, dans le projet PRORIL, le rôle de ces moulins artisanaux est dénaturé et juste réduit à la collecte du paddy. Ces investissements viennent créer une concurrence déloyale et exclure de la chaîne ces petits acteurs, qui pourtant détiennent la majorité du circuit de commercialisation avec les producteurs traditionnels (95% de la surface cultivée). Ce même problème de sous-estimation du potentiel du secteur de la production traditionnelle a été lié à l’échec de la première stratégie de développement du riz (lire le paragraphe plus haut).

De plus, les difficultés d’approvisionnement des unités industrielles ont créé des possibilités d’importation de riz brut américain pour compléter un secteur de blanchiment national et faire (peut-être) fonctionner les fameuses unités industrielles. Cela pourrait en plus amener le paddy local à être concurrencé par le paddy US.

 

2.2. Commercialisation

Dans le processus de commercialisation du riz en Côte d’Ivoire, deux types de circuits existent concomitamment: le circuit du paddy et celui du riz blanchi. Le paddy est collecté soit par les commerçants grossistes ou les collecteurs, soit par les producteurs.  Le commerce du riz blanchi, quant à lui, se fait par deux circuits qui aboutissent au consommateur. Le premier circuit concerne le riz local, le deuxième circuit est celui du riz importé. Le riz local a de nombreuses chaînes d’approvisionnement fragmentées et informelles dans lesquelles de petites quantités sont échangées sans emballage formel, et l’infrastructure de stockage est beaucoup moins développée. Les mécanismes de financement adéquats pour ces distributeurs ne sont pas non plus très répandus (USDA, 2021). La chaîne d’approvisionnement en riz importé quant à elle, passe principalement par un petit nombre de grands importateurs qui disposent de vastes entrepôts et de moyens de transport (USDA, 2021).

L’un des enjeux majeurs dans les filières alimentaires en général et dans la filière riz en particulier est celui des coalitions d’acteurs, des rapports de force et les conflits d’intérêt général et intérêts personnels.

2.3.  Financement effectif des politiques et sensibilisation sur les attributs du riz local

Un autre problème identifié est l’incapacité de l’État à financer les activités des stratégies de développement de la filière riz. Par exemple, au cours de la période 2012-2020, seuls 13 % des fonds nécessaires pour la SNDR 2012 ont été mobilisés (USDA, 2021).

Dans le cadre du projet de promotion du riz local en République de Côte d’Ivoire (PRORIL), exécuté dans le centre de la Côte d’Ivoire, une enquête menée auprès des consommateurs dans 3 grandes villes en Côte d’Ivoire a fait ressortir que les consommateurs, bien que connaissant le riz local et qu’une grande partie d’entre eux y ait goûté au moins une fois, ne se rappelaient pas la variété ou la marque du riz qu’ils avaient mangé (PRORIL; 2020). Cette méconnaissance des variétés locales de riz (pourtant de très bonne qualité) par les consommateurs constitue un frein à leur consentement à consommer le riz local. Un intérêt plus important de la promotion et du marketing des produits locaux, pourrait être efficace en vue de contribuer au développement de la filière riz. Des campagnes de sensibilisation sur la mise à niveau de la qualité du riz local ivoirien peuvent être réalisées dans ce sens. 

 

Conclusion

On estime que l’augmentation annuelle moyenne requise de la production (8 %) sur la période 2011-2025 devrait être deux fois supérieure à celle de la consommation (4 %), soit une augmentation de 74 % par rapport à 2011, afin d’atteindre l’objectif d’autosuffisance en 2025 (IFRPI, 2014). Jusque-là, l’augmentation moyenne de la production est deçà de cette prévision. Pour vraiment atteindre cet objectif (Paraissant trop ambitieux vu l’état actuel de la chaine de valeur), l’une des clés est de développer une approche Bottom-up avec la mise à niveau progressive, le financement et le suivi des unités de transformations traditionnelles existantes déjà et le contrôle jeux d’acteurs et conflits d’intérêts. Notre analyse n’est pas exhaustive et peut présenter certaines limites qui pourraient dans le futur être l’objet d’analyses approfondies. Il s’agit principalement de la sous-estimation de certains maillons clés de la filière dans l’analyse (fournitures de services, innovations organisationnelles etc.…). Par ailleurs, des travaux les jeux d’acteurs dans la filière sont en cours de réalisation et pourront contribuer à éclairer la lanterne des décideurs politiques dans leurs choix.

 

Bibliographie

Bulletin d’information statistico-économique du secteur riz en Côte d’Ivoire, Aderiz, Numéro 05-Mars 2021

Ngaresseum. D.K.T., 2009 Evolution de la production et des importations de riz en Côte d’Ivoire de 1965 à 2008. BUPED N° 08/2009 ; Bulletin De Politique Economique Et Développement (BUPED). Cellule D’analyse De Politiques Economiques Du Cires

Lançon. F., Mendez P. V 2008 La flambée des prix mondiaux du riz : crise conjoncturelle ou mutation durable ? Hérodote 2008/4 (n° 131), pages 156 à 17

Soullier G., Moustier P. 2018 Impacts of contract farming in domestic grain chains on farmer income and food insecurity. Contrasted evidence from Senegal. Elsevier Food Policy

USDA, Cote d’Ivoire: Grain and Feed Annual, April 20, 2021, Attaché Report (GAIN) 

USDA, Cote d’Ivoire: Grain and Feed Annual, 2020, Attaché Report (GAIN) 

USDA, Cote d’Ivoire: Grain and Feed Annual, 2019S, Attaché Report (GAIN)

 

Webographie

Nouveau record d’importation de riz en Côte d’Ivoire | Commodafrica

https://openjicareport.jica.go.jp/pdf/12357729.pdf

SNDR 2012-2020 [Mode de compatibilité] (ondr.ci)

https://blogs.worldbank.org/fr/nasikiliza/le-riz-source-dopportunites-en-cote-divoire-ndeg4-la-difficile-recherche-de-moulins

 

Auteur : Samuel Ahoudjo

Autosuffisance en riz : pourquoi la Côte d’Ivoire n’y arrive-t-elle toujours pas ? – Version PDF

1 comment on “Autosuffisance en riz : pourquoi la Côte d’Ivoire n’y arrive-t-elle toujours pas ?

  1. Salut je suis un passionné de la culture du riz, mon rêve est de voir ma très chère et belle patri la CÔTE D’IVOIRE être autosuffisance en riz. Et j’œuvre en ce sens. Parfois j’ai impressions que je suis seul a voir cet immense potentiel qu’on a de produire du riz de toutes sortes de qualités et riches saveurs. Je veux être acteur. J’y arriverai. Merci a vous et bon continuation.

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